Les enfants spectateurs de l'art contemporain

Entretien avec Gaëlle Saint-Cricq du FRAC LR

Initier les enfants à l’art contemporain

En tant que parents, nous trouvons souvent difficile de visiter une expo d’art contemporain avec nos enfants. Nous aimerions avoir des pistes afin de nous donner encore plus l’envie de découvrir de nouvelles expos d’art contemporain avec nos enfants. Gaëlle Saint-Cricq, chargée des relations avec le public du FRAC LR à Montpellier, répond à nos questions. 

Pourrais-tu nous donner une méthode pour découvrir une œuvre d’art avec les enfants ? Est-ce que cela a du sens de partir de l’émotion, de passer à la description (forme, espace occupé, matière et technique) et éventuellement de terminer par la finalité (rapport avec le titre de l’œuvre, objectif de l’artiste…) ? Peux-tu nous donner des astuces pour faire parler les enfants ?

En fait c’est assez simple, je pars de la description plutôt que de l’émotion car si je parle tout de suite de l’émotion cela limite le champ. Ce n’est donc pas mal de leur demander de décrire ce qu’ils voient, quelles techniques et quels matériaux l’artiste a utilisé, si c’est petit, grand, etc. De plus, on fait souvent l’amalgame entre image, peinture, photo, donc, d’abord, c’est bien de définir correctement les choses.

Une fois l’œuvre décrite, peuvent commencer à dire à quoi elle leur fait penser, puis on peut passer à l’émotion. Ce sont souvent les parents qui ont du mal et qui sont bloqués : ils ont l’impression qu’ils vont devoir expliquer l’œuvre de façon très cartésienne alors que pour les enfants c’est naturel de regarder des œuvres et de les commenter. Que ce soit d’aller à la plage et regarder des coquillages ou de regarder une œuvre d’art, les enfants ont la même attitude, ils sont dans la contemplation.

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Crédits photo : FRAC LR

Pour les mettre sur la voie de ce qu’a voulu dire l’artiste, leur indiquer le titre de l’œuvre, leur permet de faire des connexions. « Ça vous fait penser à quoi ? », «À votre avis, quel est le lien entre les deux ? » Il faut toujours être dans le questionnement, et les amener à réfléchir. Les artistes donnent leur regard sur le monde, leur point de vue et ils soulèvent des choses auxquelles nous ne faisons plus forcément attention car nous sommes assailli d’images en permanence. Du coup nous n’arrivons à rien décoder.

Par exemple, la nudité fait partie de la vie et dans la rue on est assailli par des images de nu et on ne leur prête même plus attention. Mais parfois lorsqu’on nous avons une œuvre qui traite de cela, la confrontation peux les troubler. J’essaie donc de faire réfléchir les enfants et les adolescents sur le fait qu’il ne s’agit juste d’un corps et de déconstruire cette pensée et faire évoluer leur regard. Un corps c’est beau et il ne faut pas se bloquer car c’est un nu.

Il faut toujours les questionner et les faire réfléchir sur tout, c’est la solution !

Comment répondre à des questions comme «  Moi aussi je sais faire » ou « C’est du gribouillage » ? Comment justifier l’unicité de l’œuvre ?

Ce ne sont pas les tout petits qui font cette remarque, c’est plutôt à partir du CM2, car une sorte de barrière entre eux et les œuvres commence à se construire.

Il y a un exercice que je fais tout le temps. Je fais un parallèle entre les mathématiques et l’art contemporain : un artiste c’est comme un mathématicien, il y a des gens qui résolvent les équations et qui développent des théorèmes. L’artiste c’est celui qui développe les théorèmes.

Puis, je leur dis de prendre une feuille, de la plier en deux et d’un coté de dessiner un arbre. De l’autre côté, il faut qu’ils trouvent une idée, qu’ils réfléchissent à comment formaliser cette idée, et puis il faut qu’ils m’expliquent comment ils vont procéder pour la réaliser. En fait en étant pragmatique et cartésien on arrive à défaire cette croyance, que l’art contemporain est un art « facile ». De plus, il faut aussi remettre les œuvres dans leur contexte historique : quand on voit un monochrome noir en 1910, il faut savoir qu’on peignait plutôt des paysages à cette époque, c’est donc un véritable choix, une démarche intellectuelle. Avec Malevich, la peinture devient un art dégagé d’une quelconque histoire. Il fait le constat qu’en art tout a été fait, il souhaite donc montrer la réalité du pigment : la peinture, c’est ce qui sort du tube. 

Je ne force jamais les enfants et le public à aimer les œuvres, j’essaie juste de les aider juste à les comprendre.

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Tableaux de Malevich, crédits photos : I. Chocarro

Où est le savoir-faire qui peut facilement justifier une œuvre d’art traditionnelle (par exemple, un Canova ou un Rembrandt)? 

La technique n’est pas toujours évidente, et c’est vrai que les artistes contemporains vont se servir d’outils qui nous semblent faciles à utiliser, comme, par exemple, la vidéo. Mais faire une bonne vidéo sans démarche intellectuelle, cela n’a pas de sens. La démarche intellectuelle prime sur tout, la technique est parfois moins visible, mais elle est pourtant présente.

Avec l’hyperréaliste, ce que nous voyons en premier c’est la technique, cela nous rassure car on a l’impression que nous ne pouvons pas le faire, nous ne remettons donc pas en cause l’artiste. Mais avec du travail la majorité des gens sont capable de faire un portrait hyperréaliste ! Cela va peut-être prendre plus de temps que pour quelqu’un qui sait mieux dessiner, mais cela est possible.

Les enfants aiment s’approprier l’objet en le touchant. Ce qui est bien sûr interdit lors d’une exposition. Comment expliquer cet interdit et apaiser cette frustration ?

Parfois on peut toucher les œuvres, par exemple dans cette exposition il y en a une qu’on peut actionner. Mais, dans la plus part des cas, c’est interdit. Je leur explique simplement que les œuvres sont fragiles et que, si on les touche, elles vont s’abîmer parce qu’il y a beaucoup d’élèves qui viennent. En général, ils y arrivent, mais parfois il y en a qui touchent et parfois ce sont des adultes, des profs … !

J’essaie aussi de leur dire que l’interdit n’est pas seulement pour les spectateurs, mais que c’est aussi interdit pour tout le monde (même pour nous qui mettons des gants pour manipuler l’œuvre).

Peux-tu nous conseiller des livres en support à la médiation artistique pour nous parents ?

D’abord, je dirais que le meilleur support c’est d’aller voir beaucoup d’expos.

Sinon je conseille le bel ouvrage Art contemporain Mode d’emploi d’Elisabeth Couturier. Ce livre explique les étapes principales de l’art contemporain, quelles sont les références, quel est l’intérêt de ce courant. Il est simple à lire et didactique.

Il y aussi le Dico de l’Art de Laure Cambournac.

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Il faut surtout pousser les enfants à être curieux car c’est souvent nous les adultes qui mettent des barrières. Je ne parle pas spécialement d’art contemporain à mes enfants, mais bien sûr, quand nous voyageons, nous allons voir des d’expositions.

Ceci leur permet de garder un esprit de découverte et de curiosité et de ne pas tomber dans un esprit de contestation ou à vouloir tout comprendre. Ils veulent juste découvrir quelque chose de nouveau, comme quand ils vont à la mer et qu’ils regardent ce qui les entoure.

Avec des plus petits c’est bien aussi de faire la visite d’une expo sous forme de jeux : « Je vois un chien, j’entends un bruit etc… ». Cela va être beaucoup plus ludique, car il faut que la médiation reste à leur niveau. On peut aussi les laisser vagabonder ou même leur dire, « Tu choisis une œuvre, tu me la décris et je vais la retrouver » ; ainsi, c’est lui qui va être le guide et il va en être fier. Cela nous arrive ici au FRAC d’avoir des enfants qui emmènent leurs parents et qui leur expliquent les œuvres. Leur confier la mission n’est pas mal car cela les valorise.

Il faut aussi dire aux enfants que nous aussi il nous arrive de voir des expos qui ne nous plaisent pas et ensuite en on voit d’autres qui nous plaisent. Il ne faut pas rester sur un échec.

Ce n’est pas parce qu’on a vu une expo qu’on connait l’art contemporain. Comme dans tous les secteurs, il faut voir plein de choses pour pouvoir juger. Et c’est difficile de juger un artiste de façon isolée, sans avoir vu plusieurs œuvres.

Quelle expo a le plus intéressé les enfants et pourquoi d’après toi ?

L’œuvre qui a eu le plus de succès, c’est une œuvre de Martin Creed, Work n° 262- 2001 : il s’agit d’une sorte de recette de cuisine, pour laquelle il faut de calculer le volume d’une pièce et de remplir la moitié de ce volume de cette pièce de ballons verts. Elle permet de prendre conscience du vide. Le public peut ensuite entrer dans cet espace. C’est une œuvre conceptuelle mais qui se matérialise. Cela plaît aux enfants (et aux adultes), qui y pénètrent, y jouent et parfois s’excitent. C’est assez étrange, car on est totalement immergé dans des ballons, ce qui peut être stressant, mais les enfants adorent!

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Crédits photos : Gaëlle Saint-Cricq

Quelle est la question ou la remarque qui t’a le plus étonné ?

Il s’agit d’une remarque face à une œuvre de Nina Childress, H-Escalier, qui représente une femme peinte de façon réaliste qui descend un escalier, à laquelle est associée une musique de Debussy (Pelléas et Mélisandre). Je me demandais comment faire comprendre que la musique faisait partie de l’œuvre à des enfants d’école maternelle. Je leur ai donc demandé de fermer les yeux  et de me dire ce qu’ils entendaient… »  Et un enfant de cinq ans m’a immédiatement répondu : « C’est la musique du château ! » En effet, c’était la représentation d’une princesse qui descendait les escaliers dans un château. A cinq ans, il avait fait le lien, c’est magique !

Quelles sont les remarques que les enfants font le plus souvent ?

« Moi, ça me fait penser à … », « C’est une … »

Ce n’est pas vraiment une remarque, c’est plutôt leur attitude qui est particulière : ils ne décrivent pas d’emblée, ils essayent de « dire » ce qu’ils voient.

Quelle a été l’expo la plus difficile à présenter à des enfants ?

L’expo qui aurait pu s’avérer compliquée à introduire et à expliquer aux enfants était une exposition d’Eric Watier composée uniquement de papiers disposés dans l’espace sur lesquels étaient inscrits des phrases. En fait, comme ces phrases évoquaient des choses, nous avons pu travailler autour de cette expo aussi à l’école maternelle en arts plastiques. Les élèves devaient former des phrases à partir d’objets vu dans la cour, d’autres enfants devaient les photographier et d’autres encore les dessiner. Cela a donné lieu à un très beau travail !

Par contre, il m’est difficile de parler de certaines œuvres dans lesquelles trop de violence est représentée. Mais cela m’arrive rarement de censurer une œuvre pour cette raison.

Peux-tu nommer deux ou trois expos que tu as particulièrement aimé ?

Une expo avec laquelle j’ai pris une claque c’est l’expo Je suis innocent d’Abdel Abdessemed au Centre Pompidou, où la violence est suggère. Cette exposition m’a réellement bouleversée.

Une autre œuvre que j’ai beaucoup aimé c’était à Copenhague. Il s’agit un long tunnel conçu par Olafour Eliasson dans lequel on rentre et on le traverse dans du brouillard pendant 100 mètres, sans savoir où on va et combien cela va durer. Très impressionnant et émouvant.

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Crédits photos : Gaëlle Saint-Cricq

A la Biennale de Venise j’ai vu une installation très poétique de Céleste Boursier-Mougenot, « Rêvolutions« : un arbre avec des capteurs qui le font bouger suite aux mouvements des gens autour. Dans ce genre d’œuvre, nous sommes dans la contemplation et dans la subtilité. J’aime quand avec peu d’éléments beaucoup de choses sont suggérées.

Nous remercions Gaëlle St-Cricq pour son temps et ses propos. Nous vous invitons à tester ces pratiques en visitant l’expo d’Hamid Maghraoui, Dresscode, au FRAC jusqu’au 14 mai 2016. 

Le FRAC à Montpellier

Le FRAC Languedoc-Roussillon a été fondé en 1982 à Montpellier et a pour vocation principale celle d’exposer sur le territoire régional la collection appartenant à la Région Languedoc-Roussillon.  Le FRAC Languedoc-Roussillon réunit actuellement plus de 1300 œuvres qui représentent les différents créations artistiques depuis les années 1960 à aujourd’hui. Tout type de médium est représenté : peinture, sculpture, dessin, numérique, installations, photographie et vidéo. Ne manquez donc pas de visiter le FRAC et découvrir ses expositions.

L’entrée est libre.

Ouvert du mardi au samedi, de 14h à 18h.

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