Entretien avec Olga den Besten

L'animatrice du Baby Book Club se raconte

Une sibérienne à Montpellier

Olga den Besten anime le Baby Book Club, les ateliers de lecture pour bébés et enfants jusqu’à 5 ans, qui ont lieu tous les mercredis à la librairie anglophone Le Bookshop.

Nous souhaitions mieux la connaître et nous lui avons posé quelques questions.

Tu te définis comme journaliste, écrivain et consultante en sciences sociales. Laquelle de ces appellations ressort le plus par rapport aux autres ?

Je pense qu’il y a plutôt quelques qualités qui réunissent les trois métiers : mon besoin et ma passion de rechercher quelque chose d’intéressant dans la vie quotidienne, de l’analyser et de la systématiser en les racontant sous forme de l’écriture (nouvelles, reportages, ou encore articles de recherche). C’est ma manière de voir le monde, mon besoin de voir l’inhabituel, même dans le quotidien.

IMAG0579

Est-ce que le Baby Book Club est une idée qui t’est venue à la naissance de ta petite Vesna ?

Oui, car je voulais garder Vesna plus longtemps et parce que j’ai toujours été freelance… et donc je n’avais pas besoin de m’absenter toute une journée. J’avais donc de la chance, mais en même temps je n’étais pas habituée à passer tout ce temps seule avec un bébé. Je voulais aussi sortir, rencontrer des gens et apprendre davantage.

L’idée m’est venue d’organiser quelque chose qui pourrait profiter aux enfants, mais aussi aux parents. Un parent avec bébé ne peut pas suivre des cours traditionnels de langue par exemple. Aussi, j’ai toujours soutenu l’idée d’un maternage de proximité (allaitement, veille au développement du bébé, etc…). Par exemple, pendant mes cours, les mamans peuvent allaiter et changer le bébé.

J’ai remarqué qu’il y avait un manque au niveau de la langue anglaise et j’ai découvert cette manière d’apprendre l’anglais qui n’est pas très rigoureuse ni méthodique, mais c’est quand même fascinant qu’on puisse apprendre seulement avec des livres. Ils sont aujourd’hui conçus avec un tel amour et une telle créativité, avec des histoires très élaborées : c’est une véritable méthode d’enseignement en soi. Ceci motive les parents et les enfants, car ils suivent les histoires et reconnaissent les personnages. Cette méthode permet aussi de ne pas culpabiliser les parents s’ils ne peuvent pas venir à toutes les séances.

Tu peux nous raconter comment se déroule une séance de lecture ?

C’est essentiellement la lecture des livres que je choisis en fonction des personnes qui vont venir au rendez-vous, de leur âge et de leurs intérêts. Il est difficile de choisir des livres pour les ceux dont ce n’est pas la langue natale, je privilégie donc ceux avec peu de texte. Je choisis souvent une thématique selon la période de l’année (plage, animaux marins, etc). Je chante les chansons et donne les paroles aux parents pour qu’ils puissent chanter avec moi. Parfois, je raconte des contes en utilisant des figurines de bois ou, s’il y a de nouvelles personnes, je me sers de cartes de présentation, avec des animaux ou des personnages imaginaires.

Il y a quelques années, j’ai suivi un cours sur l’illustration et la narration de la Mairie de Paris qui m’a permis d’apprécier encore plus le travail d’illustration des livres. En plus d’être belles et originales, les illustrations doivent parler et être assez claires pour les enfants. Je ne traduis jamais le texte sauf si les parents me demandent ce que veut dire un mot spécifique, mais il y a beaucoup d’onomatopées dans les livres pour les tous petits et donc cela reste facile à comprendre (bruits de machines, d’animaux, etc). 

atelier lecture pour bébé et enfants en anglais Baby Book Club

©Elena Lefeuvre

Quel livre t’as marqué pendant ton enfance ?

Dans mon enfance soviétique, nous avions des livres traduits de l’anglais, car il y avait beaucoup d’écrivains soviétiques intéressés par les livres pour enfants britanniques. Surtout à force de la censure, car ils ne pouvaient pas réellement écrire quelque chose d’autre et donc ils se sont spécialisés dans ce secteur. C’était quand même assez osé d’écrire dans le style de la littérature de l’absurde et non pas selon les canons du réalisme soviétique. On avait donc une excellente littérature enfantine.

Nous connaissions bien les « nursery rhymes » britanniques et nos traductions étaient très bonnes. Je montre parfois au Baby Book Club les illustrations soviétiques de ces « nursery rhymes ».

Quel est le livre qui a eu le plus de succès au Baby Book Club et que tu conseilles à nos lecteurs ?

J’aime beaucoup le livre de Lucy Cousins The Treasury of Nursery Rhymes avec un cd très bien chanté, avec des dessins très colorés et clairs. Je conseille aussi Hooray for Fish de la même auteure. 

51+pt812JML._SX258_BO1,204,203,200_hoorayforfishjpg

Un autre classique qui est aussi traduit en français, c’est The very hungry Caterpillar d’Eric Carle, un artiste qui a dessiné plein d’histoires et ceci est sa plus belle réussite.

C’est bien quand les livres ont des jeux de son, des répétitions et des rimes.

HungryCaterpillar

Tes projets se concentrent actuellement sur le Baby Book Club et sur le coaching en créativité. Le premier est donc lié à l’apprentissage linguistique et le second a pour volonté d’aider les gens à sortir des formes de contrôle que notre cerveau construit, pour donner libre cours à leur créativité. Y-a-t-il un tel moyen applicable à l’apprentissage de langues ?

On peut s’entraîner à la créativité dans la manière de voir les choses. Il y a des blocages dans notre tête mais, dès qu’on commence à s’entraîner, le cerveau s’ouvre à plein de choses, y compris à l’apprentissage de langues étrangères.

L’entraînement à la créativité ouvre l’esprit vers l’autrui et ceci est essentiel dans l’apprentissage des langues parce que parler une langue veut dire communiquer, échanger avec d’autres personnes. Il faut parler, il faut surmonter cette fameuse barrière linguistique dans l’oral mais aussi dans notre discours intérieur.

Il faut créer les situations de la communication naturelle même si on les crée artificiellement. Moi-même, j’ai appris l’anglais déjà en Sibérie car mes enseignants à l’université ont utilisé la “Méthode Communicative” où, pendant le cours, on imagine des situations de la vie quotidienne dans un pays anglophone qu’on reproduit dans des dialogues, des jeux de rôle, etc. Je trouve cette méthode efficace.

Tu es née en Sibérie et tu y as vécu jusqu’à l’âge de 22 ans. Dans notre imaginaire, la Sibérie est lointaine, froide, aride et refermée. Et pourtant ton profil fait penser qu’un tel environnement n’a pas eu sur toi l’influence à laquelle on s’attendrait. Qu’est-ce qu’il y a en toi de profondément sibérien ? Et de non-sibérien ?

Par rapport aux épithètes que tu as utilisées, oui, il fait froid l’hiver, mais chaud en été. Dans ma région, la Bouriatie, c’est sec et très ensoleillé. En hiver, la neige rend tout très lumineux sous le soleil ou sous la lune. On peut faire beaucoup de choses en hiver, glisser le long de toboggans de glace, se promener dans la forêt ou dans la ville, profiter d’une aire de jeux toute en glace consacrée à l’animal symbole du nouvel an oriental, le singe cette année. Les Bouriates sont une ethnie mongole et leur religion, c’est le bouddhisme. 

Buriatie-olga-den-besten

©Olga den Besten

Ivolga

Je viens d’Oulan-Oudé, la capitale de cette région. Pendant son voyage en Sibérie en 1890, le célèbre écrivain russe Anton Tchekhov a écrit, dans une lettre à un ami, « Zabaïkalie [la région à l’est du lac Baïkal dont je suis originaire] est magnifique. C’est une combinaison de la Suisse, du Don [la vallée du Don, un très grand fleuve dans le sud de la Russie] et de la Finlande » ; « …c’est à partir du lac Baïkal que la poésie sibérienne commence ; avant, c’était la prose ».

buriatie-olga-den-besten

©Olga den Besten

J’ai passé mon enfance justement au bord du lac Baïkal, la plus grande réserve d’eau douce (sous forme liquide) au monde. 

C’est l’endroit au croisement des routes entre l’Orient et l’Occident, et ceci peut expliquer mon ouverture d’esprit, ainsi que mon intérêt vers l’apprentissage des langues étrangères (NDLR : Olga parle couramment le russe, le français, l’anglais, l’allemand, le néerlandais et elle apprend actuellement l’italien).

L’une des caractéristiques que j’ai prise de mon peuple, c’est la résistance aux difficultés et à l’inconfort quotidien. C’est une qualité sibérienne, ainsi que la tolérance aux petites difficultés, l’attitude qui vient peut-être du caractère des peuples asiatiques.

Tu définis en effet ton enfance sibérienne et ton adolescence comme non-conformistes, où la liberté de parole est encouragée, à l’écart des jeux de pouvoir de la capitale russe. S’agit-il d’une caractéristique personnelle ou plutôt générationnelle ?

En fait, je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai eu une adolescence non conformiste, mais sûrement une enfance épanouie, comme je l’explique dans mon livre que je cherche à publier « Sweet Home Siberia » : j’avais une enfance insouciante, mais c’était plutôt l’effet générationnel qui a joué un rôle dans le sens où les années 70 et 80 étaient déjà plutôt paisibles. On peut dire que la Pérestroïka était dans l’air. La mienne, c’est d’ailleurs “la dernière génération soviétique”, souvent nostalgique de son enfance.

La région était loin du centre et donc, les actus politiques sont venues plus tard chez nous :  on ne vivait pas tous les jours sous l’œil de la politique. De plus, ma famille est plutôt libérale, très ouverte, elle fait partie de l’intelligentsia russe.

baikal-buriatie-olga-den-besten

©Olga den Besten

Comme tu le sais, Actikids s’intéresse principalement aux activités pour les enfants en dehors de l’école. Dans l’une de tes recherches en sciences sociales, tu étudies le rapport entre les enfants immigrés et leur nouvel environnement. Une des découvertes que tu fais dans cette étude, c’est que ce rapport révèle la structure sociale dans leur quartier. Tu portes l’exemple des enfants issus de familles germano-américaines qui sont occupés par des activités extra-scolaires chères telles que l’équitation et que, au contraire, des enfants de la deuxième génération d’origine turque ont des difficultés pour trouver des endroits afin de pratiquer des activités même plus simples en dehors de l’école. Peux-tu nous raconter comment tu as pu arriver à cette conclusion ?

J’ai fait cette étude à Berlin. Dans cet article, je fais la comparaison entre deux écoles publiques dans deux quartiers différents qui ont des populations très différentes à cause de la ségrégation urbaine et scolaire.

La première école a beaucoup d’enfants d’origine turque et l’autre école se trouve dans un quartier avec des expatriés américains et des allemands de la classe moyenne.

Les consignes pour les enfants étaient de dessiner leur territoire, leur quartier, quand ils rentraient à la maison après l’école sans les parents avec le but de voir ce qu’ils faisaient s’ils ne rentraient pas directement à la maison.

Pour les enfants d’origine turque, les repères géographiques étaient l’école, la maison, la mosquée, le stade de foot pour les garçons et les centres d’activités gratuits pour la jeunesse. La recherche a donc révélé l’importance de ces centres pour ces préadolescents. Dans la plupart des cas, ces familles ne peuvent pas payer pour les activités extra-scolaires de leurs enfants.
Il y aussi un autre aspect qui m’a surprise. Pendant mon enfance, qui était quand même très différente du cadre de la société de consommation d’aujourd’hui, j’avais plein d’espaces imaginaires que je créais dans mon espace géographique quotidien. J’avais donc supposé que les enfants issus de familles moins privilégiées avaient davantage d’espaces qu’ils utilisaient à leur propre manière en s’imaginant des jeux eux-mêmes, sans forcément utiliser du matériel spécialement conçu pour eux. Pourtant, il n’y avait rien de cela dans le groupe des enfants d’origine turque. Par contre, les enfants dans l’autre quartier ont dessiné, par exemple, des petites cabanes en bois imaginaires, des petits parcs ou des lacs entre la maison et l’école habités par des créatures imaginaires. Je ne sais pas si c’est une question de culture profonde, mais cela a montré que 
dans les familles plus privilégiées, les enfants étaient plus inventifs.

La recherche a donc montré qu’il est très important pour les enfants issus des familles modestes d’avoir l’accès aux activités organisées gratuites.

Des idées pour le futur ?

J’envisage d’ouvrir un atelier pour enfants un peu plus grands pour créer des choses, comme un atelier d’arts plastiques, mais tout en anglais et stimulé par un livre, une histoire, ou une chanson en anglais.

PartagerShare on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Email this to someone

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Suivez-nous sur Facebook

Twitter

Actikids Live

Actikids ?

Actikids aide les parents à découvrir les activités pour les enfants et les bébés à Montpellier et alentours pendant les vacances, à l’année et occasionnellement. Retrouvez sur Actikids un atelier, un stage, un cours ou une activité de sport, arts martiaux, langue, cuisine, théâtre et arts du cirque, arts plastiques, musique, chant, DIY, expression, découverte du monde, activités thérapeutiques, jeux de stratégie et d'adresse.

Qui sommes-nous ?

Actikids est une association loi 1901 créée par deux mamans de Montpellier : Margherita et Verushka. Margherita est la rédactrice en chef du duo. Elle adore l'Ecusson, ses boutiques, ses ruelles, elle est passionnée de design et d'art. Verushka est la geekette de Actikids. Elle aime les randonnées dans l’arrière-pays de Montpellier, la botanique et la lecture. info@actikids.net

Actikids Live

Nous contacter



  · ·   ·   ·